Home » Analyse » [Etude] Le Tombeau des Lucioles, ligne vers la mort
Le tombeau des lucioles

[Etude] Le Tombeau des Lucioles, ligne vers la mort

La mort, élément très souvent abordé dans le cinéma mais jamais exploité à sa juste valeur, rarement le cheminement vers la mort fut mis en scène. Mais en 1988 sort du Studio Ghibli le film d’Isao Takahata, le Tombeau des Lucioles. J’ignore si je vous en ai déjà parlé mais ce film est le plus triste que j’ai pu voir à ce jour. Un film bouleversant, émotionnellement très dur et très fort capable de vous faire verser des litres de larmes.

Il revient sur la douleur de la guerre, l’horreur du bombardement américain au Japon et la volonté pour Seita de préserver sa petite sœur malgré leur précarité.
Le but de cet article est d’analyser les différentes scènes au fur et à mesure du déroulement du film et ainsi saisir toute la profondeur du film de Takahata-sensei. Vous vous en doutez je vais spoiler et je ne peux que vous conseiller de prendre 1h30 de votre temps pour voir ce chef d’œuvre.

 

Contrairement à beaucoup de films du studio japonais, Le Tombeau des Lucioles commence par la douleur via un aperçu de la fin de l’histoire. Le garçon Seita est retrouvé mort dans le métro comme de nombreux autres orphelins. Le spectateur n’est donc pas choqué, il ne connait pas le personnage et ne peut qu’observer l’horreur de la scène, et surtout le détachement des agents d’entretiens qui « nettoient » les cadavres. Puis la caméra se centre sur la boite à bonbons, fil directeur du film et c’est ainsi que le générique arrive, on voit le monde remonter le temps, les enfants vivent leur vie, bref un Ghibli classique… sauf que directement l’horreur revient, les bombardements durent quelques secondes et pourtant les cadavres agressent l’œil du spectateur, derrière les dessins et les aplats c’est la mort, la perte et la destruction qui règne. Et Seita et Setsuko (qui a que 4 ans) traversent ça, comme si la chose était normale, comme si c’était devenu une habitude.

Derrière l’humour de certains dialogues on entend les pleurs… ou plutôt ceux-ci sont étouffés par le silence, par l’absence totale de musique. Seule l’ombre de la casquette sur les yeux de Seita nous rappelle les secondes précédentes. Ce n’est que la candeur de la fillette qui ne comprend pas la situation qui nous empêche d’avoir mal, de prendre conscience de ce qui se passe. Et pourtant le film a démarré, Setsuko a mal aux yeux, la douleur arrive, s’immisce dans le cerveau du spectateur.

Et alors que les enfants jouent au point de rassemblement et où tout semble calme, on nous annonce que la mère va mal. Des blessures légères on passe aux blessures graves et on nous remet la bague de notre mère (on se sent dans la peau de Seita durant tout le Tombeau des Lucioles) avant de passer rapidement dans la salle des morts et des blessés très grave avant d’avant un zoom arrière sur l’horreur ultime. Notre mère recouverte de bandages, brulée, quasiment morte, la situation est pire que celle des gens qui nous entourent.

La douleur se fait plus intense lors de ce plan large, vide, dans ce monde dévasté avec juste notre sœur jouant derrière le grillage comme protégée du monde qui l’entoure, attachante. Et la revoici à calmer notre douleur avec ses problèmes d’enfant. Son frère est obligé de mentir pour préserver sa sœur en sachant très bien qu’elle ne reverra plus sa chère mère. C’est les pleurs de la fillette dut à la frustration de ne pas pouvoir voir sa mère qui nous ferons pleurer, et ce malgré les efforts de Seita pour la faire sourire.

C’est sur fond musical que ce moment se voulant joyeux remontre un cadavre, la mère, grouillant de vers et les médecins l’emmenant brûler avec un air détaché comme si ils avaient vu pire.  Et pourtant, malgré les regards des passants sur la boite funéraire, la musique triste, le voyage de retour, on ne pleure pas, on subit. Pire on voit Seita, avec sa sœur, observer la scène macabre, comme une projection de notre propre état à l’image. Et d’un métro bondé on passe à une rame vide, comme notre esprit à ce moment. La projection du passé au présent montrant le changement de vie. On passe de la chaleur du rouge et des lucioles au froid du gris et du marron et ainsi au deuxième acte de l’histoire.

rouge-tombeau-lucioles

      Un acte où la mère n’est plus qu’un souvenir caché que seul Seita a encore à l’esprit comme le témoigne son mutisme . La promesse faite à sa sœur de revoir sa mère lui permet d’oublier et surtout de lui faire oublier son existence.

La joie de vivre de Seita est tempérée par la musique là encore triste montrant la précarité de sa situation. Précarité augmentée par la tante exploitant le jeune homme une fois qu’elle apprit la mort de la mère (sans pleurs d’aucune sorte). Setsuko montre le coté éphémère de la vie en écrasant une luciole, comme si cette vie n’avait aucune valeur. On peut faire un parallèle avec l’attitude des médecins quelques minutes avant.

S’en suit le premier moment de joie amené par les lucioles et les bonbons. Ils amèneront tout au long du film de la joie et du calme dans ses moments oppressants.

Mais là encore la précarité de la situation nous est rappelée car la tante mange du riz sans les enfants, symbole qu’ils sont livrés à eux-mêmes et que seul le logement leur est offert. La famille d’accueil aide, elle, à la guerre alors que les enfants ne font que de se cacher et vivre au crochet des autres. Malgré cela ils sont pauvres et malades et surtout seuls. Le plan des hirondelles suivies du pauvre Seita faisant les travaux de la maison est dur et montre que ce ne sont que des enfants confrontés à une vie d’adulte.

L’Acte II du Tombeau des Lucioles est le plus heureux avec une belle vie, des sorties à la mer et des plans qui nous font totalement oublier que le pays est en guerre. Les enfants jouent, rient et les parents sourient. Seuls les nuages dans l’horizon de l’océan font penser à la guerre. Cependant les rougeurs sur le dos de la petite nous laissent un gout amer dans la bouche. Elles évoluent, grandissent tout comme l’état de ce monde car dans ce paradis de rire les cadavres existent et les moments de joie en famille ne sont plus qu’un maigre souvenir.

Là encore les sirènes de la guerre, de la faim et de la fatigue sont de retour. Les avions amènent la mort et les flammes. La tante devient un monstre exploiteur prêt à tout pour quelques pièces quittent à vendre les maigres souvenirs physiques de sa sœur. Tout d’un coup Seita est de nouveau seul avec sa douleur, ses modèles que sont sa mère et son père sont partis. Setsuko est triste alors que Seita sourit et le spectateur pleure, incapable de trouver du plaisir dans la maigre portion de riz qu’on vient de lui donner ! Le monstre de tante revient exploiter les deux orphelins en leur rappelant leur différence. Les rires des autres deviennent la douleur des héros et ce n’est pas les maigres économies récupérés qui vont les faire rêver sous leur parapluie miteux.

Au fur et à mesure que la boite à bonbons diminue, la situation des enfants empire peu à peu. Pour la première fois la fillette pleure et tandis que les sirènes retentissent, ils partent et se réfugient dans ce qui sera leur tombeau. De toute manière la tante massacre les rares moments de joie qu’ils ont.

affiche-tombeau-lucioles

      Ainsi débute l’acte 3, encore une nouvelle situation marquée par la joie, les rires et le soleil. On retrouve les Ghibli plus traditionnels, plus chatouillant et colorés. Cette fois-ci la musique joyeuse est en accord avec la situation !

Mais la maison n’est plus, les démangeaisons commencent et les lucioles se transforment en avions remplient de napalm. Ces lucioles apportant la lumière de l’espoir la nuit se transforment en pierre tombale à la lumière du jour.  Et tout d’un coup la vérité éclate, Setsuko n’enterre pas des lucioles mais le souvenir de sa mère. Pour la première fois on pleure, on pleure vraiment, désemparé  par cette urne rougeoyante. Même les autres enfants ne considèrent plus les petits comme leurs égaux, ils sont devenus étrangers à cette société.

La pluie nettoie les vols de nourriture des gamins mais amène encore plus de maladies, de boutons et de plaques.  Et sous les cris de désespoir de la petite, le voici voleur roué de coups amené devant une police heureusement compatissante. Mais c’est un homme brisé que sa sœur récupère. Elle aperçoit encore une fois la réalité de ce monde que son frère voudrait lui cacher. Et pourtant c’est l’innocence de sa sœur qui le sauve encore une fois, lui rappelle pourquoi vivre. Il prendra tous les risques pour elle, bravant bombes et peuple pour quelques grains de riz.

Pourtant la fillette est déjà condamné, il le sait et fera tout pour que ses derniers jours soient les meilleurs, quitte à mettre sa vie en jeu. Il n’a plus rien à perdre sauf sa sœur.  Les lucioles de feu sont symbole de joie, de nourriture et d’argent mais ceci n’est qu’éphémère.

La boite à bonbons est vide depuis longtemps, solitaire comme sa sœur cherchant son frère absent, aggravant ainsi son état. Le médecin se fiche de leur situation, ils ne sont plus rien, juste une ombre à peine visible d’une société brisée. La guerre est finie, la Japon a perdu, l’espoir de revoir le père a disparu et c’est sous le bruit du train et des bombardiers qu’on découvre un monde dévasté, brisé, inexistant, comme la petite allongée sur son lit de mort.

Mort de Setsuko

C’est en entendant les derniers mots de Setsuko, l’amour qu’elle porte à son frère que le spectateur s’effondre en larmes, c’est fini, tout est fini, toute la douleur accumulée durant cette heure de film remonte, traverse tout le corps, entrave notre respiration et nous rend ainsi totalement incapable. On perd une part de nous-même et on prend conscience des horreurs de la guerre.
Tout d’un coup les sons reviennent, le vent gronde, il pleut, et pourtant on n’entend rien, on est concentré sur l’horreur du moment.

Pourtant l’univers est joyeux, les gens reviennent dans leur maison dorée, les rires éclatent mais nous on ne voit que ce petit abri miteux et vide où la nature a repris ses droits et, comme Seita, on se souvient de tous les moments de bonheur tandis que le feu consumant le passé brûle, amenant la dernière chaleur que connaitra notre héros.

Le tombeau des lucioles est désormais creusé et ont ramené la petite fille à sa mère. La promesse est enfin réalisée, il est temps de faire les bagages et de partir même si c’est dur. Le bébé est désormais endormi, il faut désormais aller vers la grande ville…

Partagez cet article sur vos réseaux sociaux si celui-ci vous a plu!

A Propos Donwar

Gamer handicapé de 25 ans, j'analyse le monde du jeu vidéo depuis un moment et aime observer son évolution. J'aime tout autant l'écriture que la vidéo.

Check Also

Je vous dis tout sur la Nintendo Switch

Nintendo Switch, Je vous dis tout en détail

J’ai été à la présentation de la Nintendo Switch au Grand Palais. On attendait avec ...

Pas de commentaires

  1. Oh que j’ai adoré ce film. D’une tristesse absolue en effet. Le tout amplifié par un environnement si joli et pourtant si sombre. Mélancolie quand tu nous tiens.
    Ce film me fait l’effet d’être coincé dans le cerveau névrosé d’un ado dépressif ou bien je ne sais pas trop.
    En tout cas c’est une oeuvre majeure qu’il faut avoir vu mais qui est franchement pas facile à revoir…
    A noter que l’impact est encore plus fort quand on connaît la vie au Japon. Car cette histoire qui nous semble si lointaine n’est pas si éloignée du quotidien de certains Tokyoïtes à l’époque (et encore maintenant)…
    Mon conseil lecture pour aller avec ce fabuleux film : Les bébés de la consigne automatique de Ryū Murakami.
    Bon sur ce je vais me faire un petit coktail Tranxène/Prozac pour me remonter le moral :p

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

+1
Tweetez
Partagez
Enregistrer